Le Nouvel Auteur



Qu'est-ce qu'un éditeur ? En partant d'une telle question nous pourrons avoir l'heur de saisir le sens, depuis quelques années, d'un vaste mouvement, pluriel et fécond, celui des auteurs indépendants, des écrivains autoédités.

A première vue, l'écrivain est indissociable de l'éditeur, ce pour quoi il le convoite, subissant par là, souvent, les affres d'une passion déçue, impartagée, ou bien, au contraire, il accèderait grâce à lui aux joies profondes de la reconnaissance de son œuvre et à sa qualité d' « écrivain ».

Et c'est bien là la première fonction de l'éditeur : il vous adouberait, il ferait de vous un chevalier des lettres. Dès lors, nul écrivain sans éditeur, seulement, à la rigueur, de mauvais auteurs, comme il y a, précisément, des peintres du dimanche. L'écrivain raté est, dans cette perspective, celui qui n'accède pas à l'édition, le mille fois refusé.

Je fus brièvement éditeur ; je déjeunais un jour en compagnie d'un pair, au midi d'un salon régional. Celui-ci m'expliqua, au cours de la conversation, entre fromage et dessert, qu'on lui avait reproché de publier ses propres livres. C'était pour lui un problème considérable. Je ne concevais pas le problème. Je ne voyais pas en quoi il résidait. J'entendais faire exactement de même pour mes ouvrages philosophiques : les éditer dans ma petite structure. Je concevais essentiellement l'éditeur que j'étais comme une force de frappe concrète : la capacité à créer et faire circuler des livres. J'oubliais la fonction de légitimisation de l'éditeur, qui est aussi une fonction de terreur. Et, en toute rigueur, dans cette logique, l'éditeur ne doit jamais être un écrivain, ni l'écrivain un éditeur. A fortiori, nul ne peut assumer les deux tâches en même temps quant à un livre. Ce qui est précisément la définition d'un Indépendant... Nul doute que l'indépendant touche à un tabou, dès lors.

Cette conception est si bien ancrée en nos esprits qu'elle est partagée par tout le monde : par le lectorat (pour lequel un vrai écrivain est publié), par les ''heureux élus'' (les écrivains édités), par les structures de diffusion (les libraires). Assez récemment, une ministre de la culture expliquait que l'écrivain n'était un écrivain qu'à la condition d'avoir un éditeur, ce qui résume la conception.

Eh bien non ! Il y a une évidence qui éclot : celle de l'auto-édition, avec sa diversité, ses forces et ses faiblesses. Ne doutez pas un instant qu'elle gêne au plus haut point les tenants de la conception traditionnelle de l'écrivain. Et elle gêne pour une raison simple, qui n'a rien d'artistique, en réalité : elle remet en cause l'entièreté de la structure économique de l'industrie du livre. Pas seulement son industrie, du reste, mais aussi son artisanat – les petits éditeurs. Bref, le système lui-même tel qu'il existe depuis deux cent ans.

Il est important, ici, avant de détailler ce système, de considérer l'aspect historique de la chose. En vérité, ce que l'on nomme « éditeur » est une fonction qui a une origine dans l'histoire – tandis que la fonction de l'auteur est aussi âgée que la naissance de l'écriture. Cette origine est liée à la révolution industrielle, à la société du dix-neuvième siècle. Auparavant, la distinction entre éditeur et imprimeur n'existait pas vraiment. Les auteurs trouvaient des éditeurs-imprimeurs, directement. Les auteurs étaient rares ; le problème de ces éditeurs-imprimeurs n'était pas du tout, d'ailleurs, la sélection mais la censure exercée par le pouvoir royal et religieux.Il faut la grande mutation du dix-neuvième siècle pour que l'éditeur, tel qu'on l'entend aujourd'hui, apparaisse, avec sa fonction de sélection.

Quelle est la structure, au terme de cette évolution ? Elle est marquée par une spécialisation des tâches le long de la chaîne économique : auteur, éditeur, imprimeur, distributeur, diffuseur, libraire. Il y a exactement six pôles – même s'il arrive aujourd'hui encore que certains assument plusieurs tâches.

L'auteur propose un livre. L'éditeur fabrique une maquette – ni plus, ni moins. L'imprimeur démultiplie. Le distributeur stocke et achemine les exemplaires ainsi créés. Le diffuseur propose aux libraires, qui écoulent les stocks. C'est aussi simple que cela, le monde marchand du livre, et chacun se voit proposer dès lors une ''juste'' rétribution le long de la chaîne. Cela explique pourquoi l'auteur édité à compte d'éditeur touche habituellement entre 6 et 10 pour cent du prix de vente de l'ouvrage. Pourtant, il en est l'âme. Mais cette âme est rappelée aux nécessités d'un corps ; le corps marchand et concret sans lequel sa pure pensée n'apparaît pas, n'est donnée à lire à personne. La logique esthétique ou méditative du pur auteur n'est pas celle de l'économie : il faut bien donner chair à l'âme : stocker, distribuer, vendre. Et donc, au final, financièrement, l'âme ne vaudrait qu'une portion congrue du corps.

Voilà exactement ce que les Indépendants remettent profondément en cause, aidés par les ressources de la technologie. Car c'est bien la technologie qui rend possible cette remise en cause : le livre numérique, le réseau Internet, la possibilité pour tout un chacun de faire imprimer ce qu'il juge bon d'imprimer. Chacun des autres acteurs de la chaîne du livre prend des coups au passage de cette véritable révolte de l'auteur. Révolte qui est un retour à la saine nature des choses : le centre d'un livre est son auteur, nul autre. Point essentiel : la fonction de terreur de l'éditeur est par là réduite à rien.

Nous devons profondément nous réjouir de vivre une telle époque. Nous sommes à l'orée d'une évolution profonde du destin social, artistique et commercial du livre. Les choses vont très vite : en quelques années, seulement, le mouvement des Indépendants s'est déployé, avec une fulgurance remarquable, aidé par des structures qui ont saisi la nouvelle donne.


Ceci devrait entièrement écarter l'idée qu'un ''autoédité'' est un écrivain raté, incapable d'éditeur. Il est d'abord, avant tout jugement de valeur, en son essence, un écrivain de son temps et d'avenir.


Quelle est la réaction de l'édition traditionnelle face au surgissement de l'indépendance et de ses structures ? Elle est double. D'une part, celle-ci investit les structures qui ont rendu possible le phénomène : elle produit des ebooks, se fait sa place sur Internet, parfois même recrute des Indépendants comme auteurs. Mais, d'autre part, elle refoule largement le phénomène. Elle maintient l'idée qu'en dehors d'elle il n'y a point de salut pour les auteurs et les lecteurs. A titre de simple exemple elle propose des prix très élevés pour ses livres numériques et n'accroit que modérement la part qui revient à l'auteur sur ce genre de publication. Cela lui permet tout simplement de maintenir son rôle : « Nos ebooks sont chers parce que nous, nous sommes une marque et donc un gage de qualité. » Entendez : «  Nous ne sommes pas de l'ordre de la sous-littérature d'amateur des autoédités. »

Il est vrai que la situation de l'édition traditionnelle est complexe et non pas homogène : il y a les artisans (les petits éditeurs) et l'industrie. Une des choses que j'ai apprises en étant brièvement éditeur, c'est que les artisans n'avaient aucune chance de survie professionnelle dans ce monde, et qu'il étaient sous la totale dépendance d'un diffuseur puissant, qui par définition les refuse. Diffuseur sans lequel ils n'ont pas plus accès aux librairies, a priori du moins, que l'auteur qui s'autoédite. Je n'oppose donc pas, en caricature, la bonne autoédition à la mauvaise édition traditionnelle. Si les auteurs se confrontent aux refus des éditeurs, même en présentant des œuvres de qualités, les petits éditeurs, eux, sont confrontés aux refus des diffuseurs. Beaucoup doivent s'autodiffuser, de même que beaucoup d'auteurs doivent s'autoéditer. C'est un problème semblable, celui de l'accès au lectorat, accès qui est verouillé par l'industrie de la diffusion et amplifié par le nombre considérable d'ouvrages qui existent

Nous sommes très loin, de ce point de vue, du temps d'un Rimbaud (qui était tout juste un autoédité), d'un Flaubert (qui n'acceptait pas que son éditeur le conseille en quoi que ce soit) ou d'un Proust (qui fut refusé par Gallimard en la personne de Gide). Très loin, donc, parce que la masse des ouvrages est devenue immense. Mais pas si loin, en même temps, si on en juge par les positions de ces trois grands écrivains au regard de l'édition : certains problèmes se sont toujours posés à l'auteur dans la république concrète des Lettres.

Mon parcours (sous un autre nom) est celui d'un auteur à compte d'éditeur (ce fut relativement heureux), devenu lui-même éditeur (ce fut, là, un désastre) et qui a donc choisi, au final, l'autoédition. C'est assez logique, au vu de l'expérience que j'ai retirée de tout cela. Je sais par exemple que les éditeurs, comme je l'ai dit, dépendent corps et âme de leur diffuseur, que tous les acteurs sont loin d'être honnêtes, de part et d'autre de la chaîne, qu'il y a mille raisons accessoires qui font que l'on refuse ou publie un auteur, et que ceux qui rêvent d'être édités à compte d'éditeur verront souvent leurs songes se briser sur l'arête de la réalité commerciale de la littérature. Il y a en effet des livres édités à compte d'éditeur qui se vendent à une poignée d'exemplaires... C'est même la réalité courante.

L'indépendance, elle, remet l'auteur au centre du processus.

Elle est liberté. Elle est justice pour l'auteur, pour ses droits et sa qualité de principal créateur du livre.

Bien entendu, il y a un prix à payer. Mais celui-ci n'a rien d'exorbitant si l'on garde en mémoire qu'être édité traditionnellement peut très bien servir en rien votre œuvre. Ce prix consiste en ceci que l'écrivain doit assumer au moins trois charges de la chaîne. En plus d'être auteur, il doit être son propre éditeur. Il doit également être son propre diffuseur. Fort heureusement, les structures existantes peuvent fort bien aujourd'hui s'acquitter des autres maillons. Impression, distribution, librairie.

Être son propre éditeur, cela suppose une exigence à l'égard de soi-même, une connaissance sans faille des canons de l'édition, bref c'est savoir faire, très concrètement, un livre. Être son propre diffuseur suppose un investissement constant, beaucoup d'énergie, une foi indestructible en son travail. Et rien ne vous garantira encore que vous écoulerez un seul exemplaire... Si même vous réunissez toutes ces qualités.

Ce n'est pas simple. Un auteur autoédité en est littéralement un. Il doit avoir à l'égard de lui-même, en plus de ses qualités littéraires, le même degré d'exigence qu'un éditeur à l'égard de son livre. Le travail littéraire n'est pas tout. Il y a un travail concret qui l'accompagne, sans lequel les éditeurs traditionnels auront beau jeu de reconduire les Indépendants à l'amateurisme ou à la nullité littéraire. Il nous faut faire de beaux ouvrages, pas seulement quant au fond mais aussi quant à la forme. Ce qui est un dur labeur d'éditeur.

Il nous faut aussi et surtout écrire et réécrire, corriger, être lu, évalué, guidé, aidé, et puis promouvoir nos ouvrages, inlassablement et avec la foi du charbonier. Mais comment faire ? Et qu'est-ce qui se fera si chacun reste à sa table, dans la solitude du pur créateur ? Nous ne parviendrons pas à grand chose, à quelques exceptions près, face à la puissance encore dominatrice de l'industrie du livre. Seul, j'ai commis des erreurs, perdu du temps, fait des mauvais choix, connu le découragement.

Ce site a pour vocation d'être éminemment collectif. Elen Brig Koridwen et moi-même, nous ne faisons que donner une impulsion en créant ce site, qui voudrait prolonger et organiser les effets des groupes littéraires et des initiatives individuelles de la Toile. Mais c'est réellement le collectif, dans sa multiplicité, qui présidera. Nous devons nous organiser, nous, les Indépendants, nous aider les uns les autres, discuter et débattre, créer nos propres structures, de telle sorte que ce qui émerge à travers notre choix d'être des autoédités devienne réellement l'espace d'expression de la littérature d'aujourd'hui et de demain. Une nouvelle configuration où le rôle de l'auteur sera central, loin d'être réduit à la peau de chagrin qu'il est trop souvent dans l'édition traditionnelle. Puisse ce site et ce qui s'y jouera quant à l'art, la liberté et la fraternité y aider !


Alexy Soulberry